La mémoire fragile


J'ai toujours été sensible à la notion de mémoire. C'est un concept sur lequel je me suis penché plusieurs fois à travers mes propres créations. D'ailleurs c'est ce qui rend la photographie si séduisante, puisqu'elle repousse la grande fatalité de l'oubli.


Dernièrement, ma mère a reçu un diagnostic d'Alzheimer. Luce va perdre tranquillement la mémoire. Elle va se déconnecter doucement des moments qui composent sa propre existence. Elle n'aura que des moments très succinct enfermés dans le cadre restreint du présent, dépourvus de souvenirs ou d'anticipations. Inutile de mentionner à quel point cette nouvelle m'a profondement bouleversé.


Je me suis donc tourné sur mes propres souvenirs et par conséquent, sur les albums photographiques soigneusement classés chez mes parents. Eh oui! Le côté obsessionnel de ma mère fait en sorte que les milliers d’images prises chez nous depuis un siècle, sont compulsivement classées, annotées et même répertoriées en ordre chronologique. Ironiquement, elle était l'archiviste de la famille.


En ouvrant l'album, la charge émotionnelle était quasi insupportable. Je ne regardais plus les images de la même façon. Je suis tombé sur cette rare photo de ma cousine Marie qui est décédée trop jeune d'une méningite foudroyante. La belle Marie tient fermemant une poupée et la demeure en arrière plan fait office de décor, rappelant ainsi l'esthétique des années soixante. La lumière zénithale nous laisse croire que c'est l'été et qu'il fait chaud. Et le léger flou témoigne à quel point le souvenir de ma cousine est fragile. D'ailleurs, je ne l'ai jamais connu. Par contre, je vous confirme que cette photo est devenu précieuse.


Maintenant, l'action de regarder un album avec mes parents, est devenu un geste solennel. Et plus largement, je réalise que le 20ème siècle est, d’une certaine façon, également répertorié un peu partout dans l’ensemble des tiroirs et bibliothèques éparpillés sur la planète. C’est un compte rendu de l’histoire, parallèle à ce qu’on lit dans les livres, sur les bancs d’écoles. Et ce qui différencie les images d’amateurs des autres, c’est cette documentation de gens et de moments ordinaires. Je veux simplement en venir au fait que dans les albums photos, il n’y a rien de majeur et rien de marquant qui s’y produit. C’est l’humain à sa plus simple forme. C’est ce qui rend la chose si touchante. Surtout, je suis maintenant en mesure d'apprécier le caractère intime de cette tâche.


Je réalise enfin que je dois à ma mère cette sensibilité à la mémoire. Peut-être qu'elle avait eu une prémonition à l'origine mais bon! Sachez que je prévois prochainement replonger dans les albums avec Luce. Espérant qu'il y ait des pistes de guérison dans cette démarche.


J-


Lectures proposées


Le thanathoscope, ou l'utopie de préserver le "nous"

La postmémoire, Marianne Hirsch

Christian Boltanski, plasticien du temps, Le devoir



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